Pan Daijing - Lack

En 2013, comme beaucoup d'auditeurs pas nécessairement proches des musiques expérimentales, ni forcément au courant de l'activité de PAN et de Rashad Becker, j'ai été vraiment surpris par le premier disque de ce dernier et j'attendais le deuxième volume avec impatience. Puis ce dernier est sorti, mais là, ça a été la déception, je le trouvais beaucoup trop convenu, trop attendu. Parallèlement, le label berlinois le plus en vogue des musiques expérimentales ne cesse de produire des disques à tendance house et dancefloor, esthétiques qui ne m'intéressent pas du tout du coup je n'espérais plus grand chose de ce label.

Mais par curiosité, je voulais quand même écouter ce nouveau disque sorti cet été par la musicienne  sino-germanique Pan Daijing. Et là je n'en revenais pas. Lack aurait pu être la suite de Traditional Music of Notional Species dans la mesure où on y retrouve l'utilisation des mêmes filtres tant prisés par Rashad Becker. Mais Lack pourrait aussi être la musique d'une descente de kétamine mal gérée au milieu d'une free party. Aussi, Lack, c'est la rencontre entre deux influences très fortes, la musique électroacoustique et l'indus.
Je n'aime pas spécialement parler de genres ou d'influences, mais là, c'est souvent trop flagrant. On retrouve les mêmes modulations sonores que celles utilisées par Rashad Becker, ces enregistrements détendus et arrondis pour former d'étranges mouvements soniques. Des procédés similaires qui ne forment pourtant pas la même musique du tout. Car Pan Daijing n'hésite pas à utiliser sa voix dans d'étranges incantations qui peuvent aussi rappeler Diamanda Galas, tout comme elle peut utiliser d'instruments distordus ou de sonorités très harsh dans une ambiance à la Throbbing Gristle, sans parler des beats hardcore festifs sortis de free party.

Tout ça non pas pour dire que Pan Daijing manque de personnalité ou fait du vulgaire montage. Bien au contraire, la musique de Pan Daijing ne ressemble à aucune autre et cette artiste sait largement faire preuve de créativité. Elle ose au contraire des assemblages et des montages inattendus, elle ose explorer le son et surtout les atmosphères de manière très singulière, parfois avec douceur, parfois avec violence. Autant de pièces qui forment parfois des plongées angoissantes dans des mondes sonores incroyables, ou des rêveries surprenantes et détendues dans des textures accueillantes. Une magnifique rencontre entre la musique électronique, la voix, l'indus et les musiques expérimentales.


PAN DAIJING - Lack (LP, 2017, PAN)

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Cristian Alvear & Seijiro Murayama - Karoujite

Depuis quelques semaines, j'ai écouté de nombreux disques, plusieurs dizaines certainement, mais il n'y en a qu'un seul qui revient toujours. Je devrais dire deux peut-être avec les ChamberEvents de Burkhard Schlothauer, mais je reviens toujours aussi inlassablement vers Karoujite, la première publication d'une collaboration qui continuera de se produire j'espère : Cristian Alvear et Seijiro Murayama. Si le premier était encore inconnu il n'y a pas si longtemps, on n'arrête pas de découvrir de nouvelles compositions pour guitare, anciennes ou composées pour lui, écrites par des membres de Wandelweiser surtout (Pisaro, Frey, Beuger, Malfatti, Thut) mais aussi par de plus jeunes compositeurs inspirés par les musiques expérimentales et minimalistes (d'incise, Sarah Hennies, Taku Sugimoto, Ryoko Akama par exemple).

Pour ceux qui connaissent déja bien, ou même juste un peu, Cristian Alvear et Seijiro Murayama, cette rencontre enregistrée au Japon ne les étonnera pas plus ça que dans la forme. Car en gros, il s'agit de trois pièces répétitives, remplies par les frottements de cymbales de Seijiro Murayama, ou par les battements rapides de caisses claires, et ponctuées par la répétition lente mais pas trop d'une note de guitare, ou un accord léger. Voilà pour un descriptif grossier et sommaire, qui correspond d'une certaine manière à ce qu'on entend mais pas vraiment à ce qu'on ressent.

Car la musique de ce duo, malgré les répétitions, n'a rien de minimaliste, on pourrait même être tenter de la qualifier de maximaliste tant elle parvient à remplir l'espace, et ce de plus en plus au fur et à mesure qu'avance le disque. C'est une musique répétitive, oui aucun doute, mais loin des répétitions parfaites et monotones. Non, il s'agit de répétitions avec leurs faiblesses, leurs erreurs, leurs à peu près en somme. Et la musique évolue sur ce terrain glissant et indomptable de la faiblesse humaine, de la résonance du lieu, de la spontanéité d'une matière sonore qu'on peut créer, mais jamais totalement maitriser. C'est comme si le duo invoquait une matière sonore, et lui laissait champ libre pour ensuite créer l'espace sonore qu'elle souhaite. D'où la beauté et l'unicité de ces espaces sonores inouis.

Cristian Alvear et Seijiro Murayama jouent de la guitare et de la batterie, jusqu'ici pas de problème. Ils composent ensemble une musique répétitive et peut-être minimaliste. Mais l'écoute de ce disque nous plonge surtout dans la création d'espaces sonores riches, dans la création d'une écoute unique, dans la création d'un monde musical où les éléments primaires s'opposent (la pulsation de la guitare et le jeu lisse de la batterie) pour mieux se rejoindre et former un espace homogène et équilibré : un espace musical puissant, beau, envahissant, toujours plein, riche et fluctuant, incertain et fluide. On est loin des clichés du minimalisme et de la musique répétitive tout en étant dedans en somme. On n'est plus dans la composition stricte ni dans l'improvisation libre, mais dans une musique très cadrée, propre, qui sait rester ouverte à tous les possibles, et qui joue de tous ces possibles incertains et beaux.


CRISTIAN ALVEAR & SEIJIRO MURAYAMA - Karoujite (CD, 2017, Potlatch)


Splinter Orchestra - Mungo

Splinter Orchestra est un collectif qui existe depuis maintenant une quinzaine d'années, au sein duquel on a pu retrouver la plupart des improvisateurs et musiciens expérimentaux australiens des années 2000 et 2010. Aucun disque n'était sorti depuis dix ans (à l'époque où ce projet évoluait avec Chris Abrahams, Clayton Thomas, Clare Cooper, Monika Brooks, Mike Majkowski, ou encore Dale Gorfinkel), mais l'orchestre revient aujourd'hui avec un triple CD dans lequel on retouve quelques musiciens phares tels Jim Denley, Laura Altman ou encore Cor Fuhler.
Un triple CD pour trois mouvements qui se déroulent dans divers lieux à divers moments : à l'aube dans un parc naturel, à midi dans un batiment en bois, et en pleine nuit sur une piste d'atterrissage. A chaque fois, ils étaient une vingtaine de musiciens à suivre quelques consignes ouvertes sur les placements et les déplacements par rapport aux microphones, mais surtout à prêter une attention extraordinaire à l'espace comme au temps pour créer trois pièces complètement différentes, le reflet de là où elles se déroulaient.

Il ne s'agit pas du tout d'enregistrements de terrain à chaque fois, l'environnement est présent certes, mais surtout pas au premier plan. Ce dont il s'agit, c'est d'un dialogue hors du commun entre une vingtaine de musiciens, avec un certain lieu à un moment x. L'orchestre entame une sorte de dialogue avec l'espace sans pour autant faire de ce dernier un élément musical. En fait, l'espace et le temps semblent être des éléments compositionnels plutôt que sonores ou "instrumentaux". Le dialogue n'est pas sonore et concret, il est plutôt abstrait. Les lieux d'enregistrements semblent former des partitions qui invitent les musiciens sur des territoires sonores différents et uniques, des territoires qui n'auraient jamais pu se former ailleurs à un autre moment.

Ceci-dit, si les ambiances et les environnements changent au fil de ces trois disques, il s'agit toujours du même orchestre et des mêmes musiciens qui jouent, et de fait, il y a quand même une cohésion et une unité entre ces trois disques. L'orchestre navigue régulièrement entre quelque chose d'abstrait et abrasif, et quelque chose de mélodique et archaïque. Les instruments frottent et craquent d'un côté, mais chantent aussi de manière primitive et simple. Les flûtes, les voix et les percussions primitives côtoient des cordes triturées et des objets incongrus ainsi que des saxophones comme fissurés. Il y a quelque chose d'atmosphérique mais étrangement intense et captivant, comme un univers imprévisible et exotique qui se déroule sous nos yeux. On est toujours à cheval entre une musique apaisante et tendue, mélodique et abstraite, maximaliste et réductionniste.

Je dois dire que je n'écoute plus beaucoup de musiques improvisées, que je me lasse de nombreux improvisateurs. Mais là, il s'agit de ces disques qui me font aimer l'improvisation, qui me font aimer l'expérimentation. Car il s'agit d'un disque qui contrairement à beaucoup d'autres, possède son univers propre, une ambiance personnelle, des sonorités créatives. Il ne s'agit pas seulement d'improvisation, de concept sur l'espace et le temps, de dialogue avec l'environnement, il s'agit d'un acte créatif, d'une proposition fraiche et innovante qui donne du sens à l'improvisation ainsi qu'à la musique expérimentale. Une beauté.


SPLINTER ORCHESTRA - Mungo (3CD, Splitrec, 2017)


Splinter Orchestra - Mungo National Park March 2016 from Axel Powrie on Vimeo.

Jonas Kocher - Plays Christian Kesten & Stefan Thut

Accordéoniste suisse qu'on a pu entendre aux côtés de Michel Doneda, Hans Koch, Jacques Demierre et bien d'autres improvisateurs, Jonas Kocher s'est illustré comme un instrumentiste délicat, précis, innovant et minimaliste. Ceci-dit, hormis au sein de l'Apartment House, je ne pense pas l'avoir déjà entendu réaliser les pièces d'autres compositeurs, ni même les siennes. C'est maintenant chose faite avec ce deuxième disque en solo, consacré cette fois non plus à une exploration intime de l'accordéon, mais à la réalisation de deux pièces écrites par Christian Kesten (pour Jonas Kocher) et Stefan Thut.
La précision, la délicatesse et la subtilité dont pouvait faire preuve Jonas Kocher quand il improvisait sont ici mises au service de ces deux compositeurs. Pour untitled (solo for accordion), de Christian Kesten, Jonas Kocher joue uniquement sur les deux octaves les plus hautes de son instrument. Deux octaves choisies par Kesten car elles offrent une multitude de possibilités microtonales et de tremblements dus à la fragilité des anches. Kesten et Kocher se rejoignent ici dans une volonté d'explorer les plus subtils mécanismes de l'accordéon, d'explorer sa richesse, ses "défauts", et ses surprises. Ils les explorent de manière fine et minimale, il ne se passe pas grand chose, Jonas Kocher jouent deux ou trois longues notes tenues superposées, mais ce quelque chose est toujours intéressant. On ne sait jamais à quelle vitesse les notes vont se frotter les unes aux autres, de quelle manière elles vont remplir l'espace ni combien de temps dureront-elles. La beauté de cette pièce tient à un équilibre suprenant entre la réduction drastique des moyens et la richesse des effets. Car si Kocher n'explore qu'une partie réduite de son clavier, il n'empêche que toutes sortes d'accords surgissent et produisent des harmoniques qui se renouvellent sans cesse et créent un espace sonore toujours neuf, très humain, sensible et organique.

La seconde pièce présentée sur ce disque, eine/r, 1-6 de Stefan Thut, offre une musique qui paraît plus mathématique et hasardeuse, mais aussi plus abstraite et minimale. Ici encore, les moyens sont réduits et Jonas Kocher n'utilise qu'une très faible partie de son clavier, quelques notes disséminées à travers un environnement quotidien. On ne sait plus trop si la musique vient ponctuée le silence, si elle remplit l'espace, si c'est le bruit de fond qui constitue l'espace sonore dans lequel les notes disparaissent ou si la musique est constituée d'un silence qui tente vainement de prendre place. Il s'agit là encore d'une musique délicate et précise. Jonas Kocher sait choisir l'attaque et le volume qui conviennent à l'étrange univers radicalement minimal de Stefan Thut. Les premières notes d'accordéon, et plus particulièrement les basses, dramatisent l'espace sonore, le quotidien auquel elles appartiennent. Puis, peu à peu, à force de répétitions, chaque note devient de plus en plus monotone, et les bruits de fond de plus en plus importants, jusqu'à ce que l'accordéon s'évanouisse, qu'il s'efface dans l'espace sonore qu'il a lui-même créé. Tout paraît simple et banal au premier abord, mais il fallait une grande précision, une approche très sensible et une écoute profonde pour arriver à ce résultat. C'est ici que l'on se rend compte que les années passées par Jonas Kocher à trifouiller les moindres recoins de son instrument, jusqu'aux plus infimes détails, ont fait de lui un musicien exceptionnel, capable de réaliser les musiques les plus subtiles et exigeantes.


JONAS KOCHER plays Christian Kesten & Stefan Thut (CD, Bruit, 2016)


Coppice - Preamble to Newly Cemented Dedication to Freedom

Dès les premiers sons de ce nouveau disque du duo Coppice, on pense aux étranges synthèses de Rashad Becker, avant de plonger dans des modules électroniques proches d'un dub à la Hey-O-Hansen, voire dans les installations recyclées de Matmos. Oui ça fait beaucoup de comparaisons dès les premières lignes, mais les trois morceaux présentés sur ce nouveau mini disque changent vraiment des précédents Coppice.

Pas de vieux orgues recyclés, ni de ghetto blaster et de cassettes, juste des synthés modulaires et quelques objets sont utilisés sur Preamble to Newly Cemented Dedication to Freedom. Noé Cuéllar et Jospeh Kramer produisent ici une "musique sensuelle" faite de boucles mélodiques filtrées et de beats légers et métalliques. Ils choisissent une nouvelle direction, ou plusieurs directions, plus douce, plus électronique. Une direction qui paraît plus facile d'accès, de par ses mélodies lentes et décalées, avec ses rythmiques claires et électroniques, mais qui reste toujours aussi créative et unique. Coppice n'essaye pas de faire de la musique électronique "facile", ils continuent de défricher des territoires sonores jamais explorés, de créer une musique personnelle et forte, de proposer quelque chose d'inouï et d'unique en somme. C'est peut-être court, très court, et ça peut paraître facile, ou léger, mais ce disque n'en reste pas moins un disque qui se reconnaît entre mille, un disque créatif et puissant fait de trois propositions fortes et nouvelles.


COPPICE - Preamble to Newly Cemented Dedication to Freedom (mini CD, Aposiopèse, 2016)


Ghédalia Tazartès, Paweł Romańczuk, Andrzej Załęski - Carp's Head

Le parcours de Ghédalia Tazartès est tortueux. C'est le moins qu'on puisse dire, il est aussi tortueux que sa musique en fait. Cette espèce de poète sonore apparu dans les années 70 est une figure de l'ombre des musiques alternatives françaises. Il n'a jamais appartenu à aucune scène et s'est toujours détaché de tout mouvement, il a aussi pu quitter le monde musical pendant 10 ans pour y revenir dans les années 2000. Et jusqu'à cette période, il a toujours composé et réalisé ses disques seuls, avec quelques invités pour l'accompagner quand même, mais c'était sa musique, celle qu'il rêvait, qu'il composait, une musique furieuse et tropicale qui puisait ses sources dans le punk, le blues, le RIO,  l'underground, la musique concrète et le free jazz. Tazartès a toujours su surprendre, et les années 2010 nous surprendont encore pour les collaborations inédites qui voient le jour sous différents labels. Car après Super Disque  en compagnie de Jac Berrocal et David Fenech, Alpes avec les français GOL, Vooruit avec Chris Corsano et Dennis Tyfus, Ghédalia Tazartès nous propose maintenant un nouveau trio avec deux musiciens polonais issus de l'avant-garde : le multi-instrumentiste Paweł Romańczuk, et le percussionniste Andrzej Załęski.

Cette nouvelle collaboration nous entraîne sur des territoires "connus". Il s'agit toujours de folklores imaginaires, de musiques traditionnelles imaginées, de blues à la Tazartès. Mais l'imagination de ce musicien français complètement hors-norme et quelque peu déjanté semble comme bridé par ses nouveaux collaborateurs. Romańczuk et Załęski n'empêchent pas Tazartès de s'exprimer, non, ils le soutiennent et semblent le respecter profondément. Ils aiment sa musique et s'adaptent parfaitement à la personnalité unique de Tazartès, à sa voix primitive et ses incantations uniques. Seulement, tous les trois ont fait le choix de produire une musique très claire, très cadrée, une musique mélodique et rythmée simplement. On a l'impression que Tazartès collabore avec un duo pop-rock parfois, même si on est très loin de ça au final. Car au final, on est toujours dans une sorte d'art brut composé avec une multitude d'instruments et un chanteur unique, un art brut qui puise ses racines dans le blues et la musique populaire polonaise, où les éructations rauques de Tazartès s'entretiennent avec des accordéons, des guimbardes, des guitares, des violons, des percussions, ainsi qu'avec des "objets sonores" étranges.

Dans Carp's Head, on a neuf pistes qui forment autant d'univers singuliers, oniriques et fantasmés. Cette collaboration n'offre pas un nouveau tournant, mais une autre facette de ce que la musique de Tazartès peut être. On retrouve un Tazartès plus calme, plus cadré, mais aussi plus clair, un Tazartès qui choisit chaque direction avec prudence. Cette collaboration nous permet de découvrir deux instrumentistes polonais singuliers, qui comme Tazartès, ne s'arrêtent à aucune étiquette, et n'ont  peur de franchir aucune barrière. Trois artistes en somme qui créent une musique unique, une musique qui ne nie pas son histoire et ne cherche surtout pas à s'en détacher, une musique qui revisite l'histoire, qui revisite les traditions et les folklores, avec romantisme, musicalité, émotion et imagination.


GHÈDALIA TAZARTÈS / PAWEŁ ROMAŃCZUK / ANDRZEJ ZAŁĘSKI - Carp's Head (LP, Monotype, 2016) 


Laurence Crane - Sound of Horse

Laurence Crane est un compositeur anglais qui a commencé à écrire des pièces dans les années 80. Oui, ça fait bien une trentaine d'années qu'il compose, et qu'il explore des voies nouvelles et magnifiques, et pourtant, Sound of Horse n'est que le troisième disque qu'il publie. Il y a eu ses œuvres pour piano jouées par Michael Finnissy éditées à la fin des années 2000, ses Chamber Works par l'Apartment House récemment publiées sur Another Timbre, et ce dernier qui regroupe également des compositions pour petit ensemble, réalisées par le sextet norvégien Asamisimasa.

On retrouve sur celui-ci deux pièces déjà présentes sur Chamber Works : Riis et John White in Berlin. Deux pièces complétées par trois autres compositions inédites, réalisées par un ensemble purement instrumental (clarinette, violoncelle, guitare, piano, orgue électrique, percussion et voix). Toutes ces compositions sont proches et différentes. On retrouve l'économie de moyens propre à Laurence Crane, une économie qui n'est pas du minimalisme à proprement parler, mais un choix esthétique qui tend à créer de nouvelles formes avec des matériaux très simples et banales. Laurence Crane compose ses pièces à partir d'accords et d'arpèges très simples, de bourdons, de mélodies et de cadences tout ce qu'il y a de plus commun. Et pourtant, grâce aux résonances, aux pauses, aux superpositions, aux durées et aux répétitions, Laurence Crane parvient à composer une musique unique, fraiche et innovante.

Sound of Horse  regroupe des pièces qui présentent très bien le travail de ce compositeur anglais. Des compositions où la simplicité et la banalité créent de la beauté. Mais une beauté qui n'est pas commune, une beauté unique et personnelle, qui est le véritable travail du compositeur, et pas simplement le fruit de l'usage des matériaux utilisés. Je n'ai cependant pas trouvé Sound of Horse aussi renversant que les Chamber Works, c'est très beau toujours, et ce disque peut être une bonne introduction au travail de Crane, mais les réalisations ne sont pas forcément aussi bouleversantes et justes que celles de l'Apartment House, elles sont très propres ici, très fines, mais elles ne semblent pas toujours atteindre la pointe de beauté propre à chaque pièce de Crane.


LAURENCE CRANE / ASAMISIMASA - Sound of Horse (CD/2LP, Hubro, 2016)


The Necks - Unfold

On va bientôt arriver au vingtième album de The Necks, en presque trente années d'existence. En soi, ce n'est pas extraordinaire, mais ce qui l'est plus, c'est que le trio parvient à conserver une esthétique droite et reconnaissable, tout en se renouvelant au fil des années. Et avec Unfold, la première chose qui change, c'est le format de publication, car si une version vinyle de Mindset et Vertigo était déjà proposée en plus des CD, Unfold reste le premier disque de The Necks qui ne soit pas édité en CD, et qui a clairement été conçu pour une édition vinyle, avec quatre improvisations d'environ vingt minutes.
Ce que j'apprécie le plus avec The Necks, c'est certainement cette capacité à maintenir un haut niveau de tension avec une matière qui paraît redondante, comme un trio jazz-rock pourrait jouer une pièce de Steve Reich. Quand ils jouent une heure sur un disque, on n'a pas forcément l'impression que le morceau ait beaucoup évolué au fil de cette heure, et pourtant, on reste captivé durant tout ce temps. Donc en vingt minutes, c'est un vrai condensé, quatre spots de The Necks qui explosent presque. Ce nouveau format rend l'écoute encore plus tendue, plus intense, on a à peine le temps de voir l'improvisation se développer et se finir qu'on enchaîne avec autre chose. Autre chose qui reste un prolongement, qui n'est pas une suite ni un développement du morceau précédent, mais qui reste dans la continuité pour former un tout cyclique et organique.

Et si Vertigo, le précédent opus de The Necks, abordait la musique avec un aspect un peu cinématographique, Unfold revient à l'improvisation onirique avec une touche vintage cette fois. Le rêve, bien sûr, il est en grande partie induit par les improvisations modales au piano de Chris Abrahams, mais aussi par Tony Buck, cet étrange batteur qui produit des chaos métronimiques avec un toucher suavement survolté. Mais s'il n'y avait que ces deux-là, le rêve deviendrait ennui, redondance, et c'est là qu'intervient Lloyd Swanton, ce contrebassiste qui n'arrête pas de nous réveiller et de rééquilibrer ces improvisations avec des notes sèches et répétitives, dures et brutales. Tout ça est typique de The Necks, il reste juste que sur Unfold, Chris Abrahams utilise régulièrement un orgue électrique seul ou en accompagnement du piano pour produire des accords simples et tenus qui apportent une couleur encore plus "rock" et un peu vintage à ces nouvelles improvisations de The Necks.

Je ne suis franchement pas fan des publications vinyles, mais là, je pense que The Necks a vraiment joué le jeu et s'est adapté à ce format. Le trio s'est adapté et cette adaptation leur a permis de se renouveler et de proposer quelque chose de frais d'une part, mais aussi de plus intense et tendu qu'auparavant. Et on se retrouve avec un des plus beaux et emblématiques disques de ce trio incontournable.


THE NECKS - Unfold (2LP, Ideologic Organ, 2017)


Taku Unami / Devin DiSanto

Depuis le début des années 2000, Taku Unami n'a pas cessé de surprendre et de multiplier les collaborations. Il a commencé comme improvisateur, avec de nombreuses autres figures de l'improvisation libre et de la scène onkyo (Taku Sugimoto, Otomo Yoshihide, Ferran Fages). Il s'est tout de même très vite démarqué par une approche parfois plus conceptuelle, en tout cas plus réfléchie et originale, notamment dans ses enregistrements avec Mattin, Jean-Luc Guionnet, Radu Malfatti ou Keith Rowe, en proposant une musique de plus en plus unique, personnelle et défiante, en compagnie d'Annette Krebs, Takahiro Kawaguchi ou Eric La Casa.

Sa dernière collaboration en date, publiée à la fin de l'annnée dernière sur erstwhile, et malheureusement un peu cachée par la sortie de The Room Extended, est certainement la plus troublante et sauvage qu'il ait jamais produite. Il s'agit cette fois d'un duo avec le jeune musicien américain Devin DiSanto, enregistré en live lors du festival Amplify en 2015, dans une petite galerie new-yorkaise. Cette collaboration sans titre résiste certainement à toute tentative de description et défie toute attente que n'importe quel auditeur, même le plus averti, pourrait avoir.


Durant ce concert, qui dura à peine trente minutes, Taku Unami et Devin DiSanto explorent des territoires complètement inédits. Ils explorent une musique qui remet en question la place de l'artiste et du musicien, du public et de l'écoute, de la création et des habitudes musicales. Le concert proposé est un vrai défi proposé au public, pas le genre de défi chiant qui joue sur la radicalité ou l'extremisme propres au silence ou au bruit, aux très longues durées ou au minimalisme, mais le genre de défi qui va au-delà de toutes nos attentes, de toutes nos habitudes : un défi à l'imagination et à la création.

Sur la base de programmes aléatoires définissant le déroulé du concert, Devin DiSanto et Taku Unami jouent les plans d'une machine interrogative et enchainent et superposent tout ce qui est possible : extraits pop, chants discrets, objets lancés, bruits blanc et électronique, questions-réponses avec un voix informatisée établissant une sorte de diagnostic, nappes synthétiques, micro-contacts. La musique s'enchaine comme ces suites d'averbes ou de nombres récités par DiSanto : de manière machinale, froide, constante, et aléatoire. Tout peut arriver, à n'importe quel moment, et rien ne le laisse présager. Taku Unami et Devin DiSanto se jouent de nos attentes et de nos habitudes : ils utilisent des matériaux connus, mais structurés de manière sauvage et inattendue, de manière aléatoire et surréaliste.

Loin de l'improvisation ou de la musique électroacoustique, ce duo propose une nouvelle forme proche du surréalisme et de l'écriture automatique : une forme innovante, créative, défiante et fraîche. Il propose une musique inattendue et nihiliste qui n'hésite pas à se jouer du public comme de toutes formes musicales, qui joue avec les codes musicaux aussi bien qu'avec les codes sociaux.


TAKU UNAMI / DEVIN DISANTO (CD, erstwhile, 2016)



Keith Rowe - The Room Extended

Voilà plusieurs années maintenant que Keith Rowe n'avait pas publié un solo enregistré en "studio", depuis 2007 avec The Room  en fait. Entre temps on a pu entendre de nombreuses collaborations (avec Radu Malfatti, Taku Unami, Graham Lambkin, Christian Wolff et John Tilbury pour ne citer que les plus marquantes) et quelques enregistrements live, mais jamais d'enregistrements "studio". J'utilise les guillemets car The Room, tout comme The Room Extended, sont des disques qui n'ont pas été réellement conçus en studio au sens propre du terme, mais au calme, dans la maison de Keith Rowe. Et ce dernier, un coffret de quatre CD qui réunit plus de 240 minutes d'enregistrements, a été préparé et enregistré sur une période de trois années. Autant dire que j'attendais cette sortie monumentale avec impatience, et s'il y avait un disque de 2016 que je conseillerais, aux admirateurs de KR aussi bien qu'à ceux qui voudraient découvrir son travail, ce serait celui-ci.
Le lieu de création, la durée des disques, comme la photo d'un scanner personnel qui illustre le coffret donnent le ton : The Room Extended est une œuvre grave, immersive, épique et intime. Comme je le dis souvent, KR fait toujours la même chose, mais ce n'est jamais pareil, il évolue constamment vers de nouveaux horizons. On retrouve la guitare préparée sur table, presque seule sur le premier disque, une guitare de plus en plus abstraite et réduite, de plus en plus silencieuse et discrète, mais qui explose toujours au moment le moins attendu. On retrouve aussi la radio bien sûr, ces radios qui sont un peu la marque de fabrique de KR, et qui intègrent le monde extérieur dans l'expérience très personnelle de l'écoute, ainsi que de nombreux disques de classiques (extraits d'opéras, de quatuor à cordes ou de sonates pour piano, de symphonies romantiques et de concerto classiques qui sont la base des écoutes de KR).

Ces extraits se glissent doucement dans des préparations abrasives et rudes, elles se font discrètes puis de plus en plus présentes, se superposent parfois sans problème, et ne s'opposent jamais à la musique de KR. Elles nous plongent en fait plus profondément dans son intimité, dans ce qui le berce et l'émeut. Car la musique de KR, si elle est semble toujours la même sans être jamais identique, c'est parce qu'elle est le reflet exact de ce qu'est KR à l'heure où il joue. Ici, nous avons le reflet de sa personnalité, à domicile, durant trois années. Trois années où il a exploré ses outils de manière toujours innovante, où il a cherché à construire une musique nouvelle, avec des structures dessinées, ou peintes.

De plus en plus clairement, sa musique se démarque aussi bien de l'improvisation que de la composition. Elle atteint un niveau toujours plus tangible de forme, de plasticité, de couleur. Keith Rowe ne compose pas à proprement parler, il n'improvise pas non plus, il fait de la musique comme un peintre (une activité qu'il a pu exercer parallèlement) : sa musique se construit selon des formules précises où il s'agit d'équilibrer les plans, les tons, les couleurs, de construire du mouvement à partir de formes fixes, de développer des structures narratives grâce à des procédés plastiques ou sonores et abstraits, etc.

Chaque disque représente l'évolution de lignes, de courbes et de formes géométriques à travers des couleurs personnelles faites de grésillements, de crépitements, d'explosions retenues, de souffles, de tremblements, d'interruptions médiatiques et musicales, de passions et d'émotions. Chaque disque représente l'évolution et le travail de Keith Rowe durant trois années. Un travail passionné, intense, nouveau, profond, et très personnel. Un travail touchant et émouvant qui dépeint quelque chose de sombre mais qui donne de l'espoir et laisse rêveur en fondant de nouvelles bases musicales, en fondant une nouvelle manière de composer : une manière qui allie merveilleusement l'abstraction, la plasticité, la passion et le sonore.


KEITH ROWE - The Room Extended (4CD, erstwhile, 2016)

 

Dave Phillips - South Africa Recordings

Autoproduit par Dave Phillips, South Africa Recordings regroupe 36 pièces brutes enregistrées entre novembre 2015 et février 2016 dans plusieurs réserves naturelles sud-africaines, présentées sur deux CD. Les animaux et la nature sont souvent très présents dans les enregistrements de DP, on est bien d'accord. Mais ici, leur univers est laissé intact, il ne s'agit pas de composer une fresque psychoacoustique cauchemardesque et angoissante, il s'agit seulement de capter les différents univers sonores composés par la nature, trouver le point de vue idéal et sélectionner l'enregistrement parfait. Pour autant, DP ne verse pas dans l'éthnomusicographie, ni dans l'exotisme, et encore moins dans le documentaire.

C'est brut et réaliste oui, DP enregistre et ne modifie pas ses matériaux, il n'ajoute rien, ne retire rien, au pire il superpose quelques enregistrements parfois, ou les égalisent. De plus, tous les enregistrements (aux durées très variables : de quelques secondes à plus de vingt minutes) se succèdent sans grand souci de cohérence ou de composition, une écoute aléatoire est même "suggérée". Et pourtant, on est loin d'une recension naturaliste, très loin. Sur ces disques, les enregistrements présentés n'ont pas été réalisé dans un but documentaire. Il ne s'agit pas de capturer le cri typique de telle ou telle espèce, de rendre compte méthodiquement de tel ou tel habitat. Pour DP, l'important semble être de capturer des univers sonores uniques, souvent proches de l'abstraction, parfois même de la musique électronique.

Voici de purs "enregistrements de terrain", mais qui n'y ressemblent pas vraiment, et c'est ce qui fait leur intérêt. Les captations sonores de DP sont loin des clichés naturalistes ou exotiques, elles nous entraînent dans des paysages sonores intrigants et hors normes, mais qui ne cherchent pas à documenter un "terrain" spécifique (tout en le faisant malgré eux). Ces South Africa recordings ne documentent pas l'univers sonore des réserves sud-africaines, mais la manière dont DP a perçu cet environnement spécifique, elle documente la sensibilité de DP aux sons rudes et nasillards, aux univers abstraits et forts, mais aussi à la beauté sonore que la nature et les animaux ont à offrir. Un disque étonnant et déroutant, beau et immersif toujours, qui change des précédents disques de DP, mais aussi des field recordings habituels.


DAVE PHILLIPS - South Africa Recordings (2CD, autoproduction, 2016)


Graham Lambkin - Community

Un livret plein de collages avec les textes utilisés durant le disque, des formats courts sur le premier disque, de nombreux invités qui jouent divers instruments (saxophone, violon, violoncelle) ou parlent : il y a quelque chose de très pop dans ce nouveau solo de Graham Lambkin. L'utilisation fréquente d'enregistrements trouvés ainsi que l'omniprésence de la voix pourraient d'une certaine manière faire penser à un mixte entre Alessandro Bosetti et Marc Baron, mais Community semble se situer encore ailleurs : dans un paysage électroacoustique décalé et unique.

Graham Lambkin ne joue pas sur la musicalité de la voix ou la mélodie propre aux phrases, ni sur l'historicité et la distance des enregistrements. Il utilise des fragments de texte, des vieilles bandes musicales, des enregistrements très courts et quelques manipulations électroniques qu'il superpose les uns sur les autres pour former des collages à l'image de la pochette. Des collages qui utilisent des matières premières très concrètes, très réalistes, mais qui finissent complètement découpés, disloqués, superposés et décalés pour former  des constructions bizarres et sauvages, rudes et extrêmes, malgré la simplicité et la douceur des éléments juxtaposés.

Ceci-dit, quand je parle de collages, il ne faut pas non plus s'imaginer les découpages speed et abrupts de Sec_ ou eRikm, ni les assemblages psychoacoustiques de Dave Phillips, les montages de Graham Lambkin se font de manière beaucoup plus délicate et souple. Il ne s'agit pas de puissance, de rapidité ni même de puissance ou d'intensité. Il s'agit surtout de créer des univers loufoques, de créer des mondes décalés où des éléments qui n'ont rien à faire ensemble se cotoient en toute simplicité. La confrontation de mondes mélodiques et instrumentaux avec des récitations monotones de textes/poèmes, ou avec des enregistrements très concrets de cloches, d'enfants, aussi bien qu'avec des manipulations électroniques abstraites et austères, construit des univers franchement décalés et incongrus. Tout se fait en douceur, calmement, sans verser dans le minimalisme non plus, mais le résultat est détonnant.

Le résultat de tout ça, c'est un des meilleurs disques de musique électroacoustique que j'ai pu entendre ces dernières années. Une musique aussi personnelle et unique que peut l'être celle de Dave Phillips ou celle de Marc Baron, aussi étonnante et fraiche que Songs about nothing de Jason Lescalleet. Graham Lambkin a su construire sur ces deux disques (ou un selon l'édition) une musique électroacoustique décalée qui a quelque chose de la SF kitsch et expérimentale, de la pop ou de la musique concrète déconstruite. Tout est découpé comme un vulgaire journal pour fabriquer une suite de scènes franchement étranges et intrigantes, des scènes qui éveillent et surprennent, des scènes musicales personnelles et hallucinées, des trips électroacoustiques déroutants et frais.

(Concernant l'édition, Community est la première collaboration entre erstwhile et un autre label. Si erstwhile ne publie que des CD, Graham Lambkin ne publie que des LP sur son label Kye, et Community a donc été publié par chaque label soit en vinyle, soit en CD. A noter cependant que l'édition erstwhile propose un disque "bonus" avec une longue pièce de 40 minutes supplémentaire.)


GRAHAM LAMBKIN - Community (2CD/LP, erstwhile/Kye, 2016)

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Dante Boon - clarinet (& piano)

Quand je pense à Verlaine, irrémédiablement et immédiatement, c'est le mot langueur qui me vient à l'esprit. Ce nom semé à travers de nombreux poèmes de Verlaine, qui caractérise très bien l'atmosphère à moitié romantique propre à la fin du 19e, est aussi le premier auquel je pense en écoutant les trios pièces de Dante Boon présentées sur clarinet (& piano), jouées par Jürg Frey et le compositeur.

Le romantisme et la langueur sont tous les deux présents chez certains compositeurs de wandelweiser, mais tout particulièrement chez Jürg Frey. Et lorsque Dante Boon (également membre du collectif wandelweiser) a composé ces trois pièces pour clarinette, c'était soit écrit pour Jürg Frey directement, soit dédié à ce clarinettiste, ou soit en se demandant comment ce dernier pourrait jouer la pièce en question. Il n'est donc pas étonnant que cette langueur romantique traverse l'ensemble de ce disque, qu'elle traverse ces longues mélodies traînantes à la clarinette et ces accords lumineux disséminés.

O'Hare (2014), 3x (2011), et Wolken/Feld (2011) sont trois pièces composées selon des principes d'indétermination et des structures ouvertes. Elles pourraient éventuellement ressembler à autre chose donc, à des pièces très froides, très silencieuses, mais pas jouées par Dante Boon et Jürg Frey. Chaque ouverture, chaque possibilité offerte par ces compositions est une occasion de glisser une phrase ou une note mélodique, lente, chaleureuse et mélancolique. Le silence est bien présent entre chaque occasion, mais il est absorbé par les résonances mélodiques et l'atmosphère propre à chaque note ou chaque accord. Chaque son apparaît comme un premier bourgeon printannier, ou comme un bourgeonnement hivernal persistant. Il envahit l'espace par sa beauté et absorbe ce qui l'entoure : le silence naturel qui sépare chacune de ces épiphanies mélodiques.

Les deux pièces en duo reposent également sur des jeux d'écoute et de réponse, de réactivité et d'interaction, où la musique progresse en fonction des choix et des propositions de chaque musicien. Et c'est là que l'on se rend compte de la profonde intimité qui lie ces deux musiciens, du respect et de l'admiration mutuels qu'ils se portent lorsqu'ils jouent ensemble. Cette relation n'est pas complètement symétrique, car autant au niveau de la composition que de la réalisation, Jürg Frey semble toujours plus ou moins au premier plan et on ressent assez bien l'influence qu'il peut exercer sur Dante Boon. Mais tout de même, quand ils jouent en duo, aussi dissemblables que puissent être une note de clarinette et un accord de piano, il y a une fusion entre les deux qui fait qu'on finit par ne plus vraiment les distinguer, ils finissent par former une sorte de nuage similaire aux orchestres romantiques, ou tout le monde fait partie d'un tout qui le dépasse (la nature, l'art, le son).

C'est donc cette osmose et cette connexion, cette beauté absorbante et langoureuse, ainsi que cette sensibilité musicale et une virtuosité instrumentale (toute en finesse), qui font de clarinet (& piano) un disque incontournable pour découvrir le travail de Dante Boon d'une part, mais également pour continuer de se plonger dans l'univers magnifique de Jürg Frey.


DANTE BOON - clarinet (& piano) (CD, another timbre, 2016)


Michael Pisaro - the earth and the sky (Reinier van Houdt)

Hormis field have ears pour piano et bande magnétique et Fade pour piano, joués par Phillip Thomas sur un disque publié en 2010, ainsi qu'une récente collaboration avec Christian Wolff, les disques de Michael Pisaro offrent rarement l'occasion d'entendre des pièces pour piano. Il aura fallu attendre 2016 pour que le pianiste Reinier van Houdt et Pisaro se trouvent, enregistrent ensemble et publient the earth and the sky, une coffret qui réunit la majorité des compositions pour piano de Pisaro, des pièces écrites entre 1994 et 2016.

Sur les 11 pièces présentées ici (soit 223 minutes d'enregistrement), on retrouve beaucoup de points communs. Mis à part la présence de silence (Pisaro reste membre de wandelweiser) : l'aspect majestueux du piano est souvent mis en avant, la présence de Pisaro à travers des sinusoïdes, des dispositifs d'enregistrement - parfois  inspirés par Toshiya Tsnuoda et toujours savamment pensés, et des générateurs de bruits reste très discrète, les parties pour piano sont souvent mélodiques ou axées sur les harmoniques naturelles. Mais chaque pièce possède bien évidemment son individualité propre.

Chaque pièce est un univers propre qui explore le son de manière particulière. En terme de durée déjà, les réalisations de ces pièces peuvent durer entre 3 et 73 minutes ( pour C. Wolff et green hour, grey future) aussi bien que 10 ou 35 minutes (pour distance (1) et field have ears (2) par exemple). Mais chacune explore différents systèmes de composition et d'enregistrement : des compositions axées sur des répétitions centrées sur les harmoniques comme sur Fade, ou axées sur des aspects plus mélodiques et qui répondent aux compositions traditionnelles pour piano comme sur field have ears (2), des systèmes d'enregistrements avec des micros placés à des endroits stratégiques qui font entendre le piano d'une autre manière comme sur Akasa, ou à travers des stéthoscopes comme sur half-sleep beings, etc.

Ce n'est pas évident de présenter toutes ces pièces, il faudrait en analyser les particularités et les intérêts de chacune. Ici, je dirais simplement que pour qui s'intéresse à l'œuvre de Michael Pisaro ou même à wandelweiser, ou pour qui s'intéresse à de nouveaux systèmes d'écoute ou aux compositions pour piano, il y a largement matière à trouver de superbes trouvailles dans ce disque. De mon côté, je suis ravi d'avoir découvert green hour, grey future, la longue et fantomatique pièce qui ferme ce coffret, mais aussi la mise en abstraction du piano sur les deux versions de pi, ainsi que deux magnifiques réalisations de Les Jours, Mon Aubépine et field have ears (2). Les mélodies sons superbes, les systèmes électroacoustiques sont ingénieux et frais, les compositions profondes, justes et équilibrées, et les réalisations aussi fines que précises.


MICHAEL PISARO / REINIER VAN HOUDT - the earth and the sky (3CD, erstwhile, 2016)



Essential Listenings #01

Trois compositions de Dante Boon jouées par lui-même au piano, et Jürg Frey à la clarinette.
another timbre
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George Cremaschi : contebasse & électronique ; Irene Kepl : violon & électronique ; Petr Vrba : trompette, clarinette & électronique

Double CD de field recordings bruts réalisés en Afrique du Sud, autoproduit par dp. La nature parle. 

Essential Listenings #52

Premier disque sur le nouveau label de Taku Unami. Du smooth jazz expérimental, avec 10 versions de Skylark, par Orlando Lewis (clarinette), Franz-Ludwig Austenmeiser (claviers), Hayden Pennyfeather (basse), Roland Spindler (batterie). Sobrement kitsch, mais vraiment prenant.
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Traditional Music of Notional Species Volume II, deuxième solo du plus acclamé des ingé son.
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Coffret 4 CD de Keith Rowe. Enregistrements intimes de recherches nouvelles et d'expériences passées. Toujours aussi rude et immersif, simplement magique.
erstwhile

raster noton
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Nouveau solo de Graham Lambkin, plein de field-recordings, textes étranges, enregistrements trouvés, pop music, collages, etc. Edité en un vinyle chez Kye ou en double CD chez Erstwhile.
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Jean-Luc Guionnet - Distances Ouïes Dites (Ensemble Dedalus)

On connait tous, de près ou de loin, Jean-Luc Guionnet en tant que saxophoniste (dans The Ames Room, Return of the New Thing et je passe toutes ses collaborations avec Seijiro Murayama et autres), en tant qu'organiste aussi (la plupart du temps en solo), mais déjà beaucoup moins en tant que compositeur. Pourtant, que ce soit en solo ou en collaboration avec Eric La Casa, Thomas Tilly, ou Marc Baron, l'écriture et les processus de composition font régulièrement partie des enregistrements et des installations de Guionnet.

Avec Distances Ouïes Dites, une composition réalisée par l'ensemble Dedalus, la première chose qui surprend est de ne pas trouver Guionnet dans la liste des interprètes. Pour la création de cette pièce qui a eu lieu à Dijon, les sept instrumentistes (Cyprien Busolini, Deborah Walker, Vincent Bouchot, Eric Chalan, Christian Pruvost, Thierry Madiot et Didier Aschour) de l'ensemble étaient répartis dans différentes pièces plus ou moins éloignées de celle où se trouve le public. La création de cette pièce est une chose, une chose que ce disque transcrit, et il n'y a rien d'étonnant à ce que Guionnet n'ait pas participé à la réalisation de sa composition. Ceci dit, l'enregistrement et le mixage de cette performance pour en faire un disque est un autre processus au sein duquel Guionnet se retrouve à la place centrale (en tant que preneur de son notamment), et au final, il participe tout aussi activement à cette œuvre (en tant que disque) que les musiciens, même s'il n'est pas crédité en tant que tel.

Quant à Distances Ouïes Dites, de quoi s'agit-il en fin de compte ? D'une performance inouïe, comme on peut rarement y assister, d'une richesse et d'une complexité rares. La richesse et la complexité ne sont pas le fait de ce qui est joué, mais de comment est pensée et structurée la performance, et de ce qui est en jeu dans cette performance. Ce qui est joué par les musiciens, ce sont des magnifiques mélodies assez courtes, puis une phase de bruits soudains, des imitations fantomatiques, des échos, etc. Mais c'est le comment qui est complexe et riche surtout car Guionnet fait jouer les musiciens sur une multitude de niveaux et pose de nombreuses questions. Comment un musicien en entend-il un autre s'ils n'ont pas de relations visuelles entre eux, comment se perçoivent-ils lorsque des murs modifient les sons originaux, comment le public perçoit-il ce tout également, avec une perception encore différente de ce que chaque musicien entend ?

Et nous, en tant qu'auditeurs "rétrospectifs" de cette performance, avec un autre point de vue encore plus éloigné géographiquement, encore plus filtré par l'enregistrement et nos haut-parleurs, qu'entendons-nous de cette performance ? On entend une composition qui n'est plus horizontale ou verticale, mais toute en profondeur et en perspective. Même si ce n'est pas systématique, la plupart des instruments graves sont les plus éloignés, et derrière des voix aigues, nous parvient souvent en écho, dans le fond, une résonance grave et caverneuse. De plus, l'écho n'est pas seulement instrumental, il y a aussi celui des murs qui a toute sa place ici et qui est exploité comme une autre voix, comme une des composantes essentielles de la composition. Ce qui est joué et par qui est-ce joué est profondément déterminé par les dimensions de la pièce ainsi que par les matériaux de cette dernière. Ainsi, on peut percevoir les différentes répercussions du son en fonction de leur hauteur et de leur superficie surtout. Et ces répercussions font partie intégrante de comment la musique de Guionnet se construit.

Une musique unique qui construit la représentation et la perception, mais qui est également une méthode géniale de reproduction sonore d'un espace. Car à travers ce disque, on n'assiste pas uniquement à la création de Distance Ouïes Dites, il ne s'agit pas seulement d'une performance sur disque, mais aussi et surtout à la représentation sonore d'un espace, d'une architecture qui résonne et parle à travers la performance. A ce titre, on comprend pourquoi le nom de l'espace, Le Consortium, occupe la place centrale sur la pochette, car c'est bien cet espace qu'il s'agit de faire vivre, de faire parler et de mettre en musique.


JEAN-LUC GUIONNET / ENSEMBLE DEDALUS - Distances Ouïes Dites (CD, Potlatch, 2016) : http://potlatch.fr/records/416/main.html

John Tilbury & Zygmunt Krauze - Grand Tour

Au début des années 60, John Tilbury se trouvait en Pologne pour faire ses premières expériences musicales avec la scène musicale expérimentale locale, en compagnie notamment du pianiste et compositeur Zygmunt Krauze, mais aussi de Tomasz Sikorski et Zbigniew Rudziński. Mais il faudra attendre 2015 avant que le pianiste anglais revienne en Pologne pour une résidence avec ces artistes et se penche sur quelques unes des pièces qui ont marqué tous ces musiciens. Grand Tour présente les retrouvailles de Tilbury avec Krauze et quelques musiciens polonais, mais aussi et surtout de nouvelles réalisations de pièces occidentales plus ou moins connues ainsi que quelques premières de compositions polonaises.

Même si Grand Tour documente la réunion de deux musiciens qui ont joué et collaboré ensemble il y a plusieurs décennies, et que ces derniers décident de jouer des pièces qui datent également de plusieurs décennies, ce disque n'est pas un retour dans le passé, ce n'est pas une célébration de la musique des années 60 ni une tentative d'enregistrer ce qui n'a pas été enregistré il y a 50 ans. La musique proposée par Tilbury et Krauze, en compagnie de deux autres musiciens polonais, Szábolcs Esztényi et Hubert Zemler, est tout ce qu'il y a de plus actuel et contemporain en fait. Ces enregistrements ne documentent pas une collaboration éteinte, mais plus une histoire et un avancement qui ont eu lieu séparément et parallèlement, pour arriver à ce point, à Grand Tour.

Quand, au milieu des années 60, Tilbury rentre en Angleterre, que ce soit au sein d'AMM ou du Scratch Orchestra, il est fortement engagé aux côtés de Cornelius Cardew. C'est peut-être pour cette raison que la première pièce présentée sur ce disque est le Solo with accompaniment de ce dernier, une partition graphique pour instrumentation libre composée l'année du retour de Tilbury. La dernière version que j'ai entendu de cette pièce est celle de Keith Rowe et Radu Malfatti, qui était radicalement différente. Ici, cette version pour deux piano et percussion annihile et revisite les notions de solo et d'accompagnement d'une toute autre manière, notamment en interprétant le solo à deux et en réduisant l'accompagnement à des percussions frottées qui tracent des lignes abstraites sans rapport avec le dialogue instauré par les deux pianistes. Une des plus grandes surprises de ce disque est certainement la réalisation de Keyboard Studies #2, une pièce réalisée sur trois piano cette fois (par Tilbury, Krauze et Esztényi) de Terry Riley, un compositeur que l'on voit rarement dans le même programme que Cardew. Cette étude rarement jouée a été composé un an après le très célèbre In C et y ressemble sous de nombreux aspects. Il s'agit d'une étude basée sur la répétition de motifs modaux superposés et légèrement décalés à un tempo plutôt rapide, elle est ici joué avec précision et légèreté, de manière très lumineuse. Le dernier compositeur "occidental" a être joué est Christian Wolff, avec Tilbury 3, une des nombreuses pièces composées pour ce pianiste qui a tant fait pour les musiques modernes et expérimentales de la dernière partie du 20e siècle. En accord avec le "style" et les intérêts musicaux de ce dernier, cette pièce ouverte joue énormément sur les résonances et sur le silence. Le piano n'est pas préparé, mais tous ses timbres sont exploités pour créer des résonances uniques et toujours envoutantes. Comme son titre l'indique, Echoes II de Sikorski est également une exploration des résonances du piano, mais basée cette fois sur des motifs complètement dissonants et beaucoup plus rapides, également séparés par des silences, mais plus systématiques, longs et profonds. Enfin, les quatre musiciens finissent par se réunir sur un piano droit pour réaliser une étonnante pièce de Krauze intitulée One piano eight hands. Les quatre musiciens jouent ainsi des thèmes aux tonalités enfantines et naïves, aux sonorités mystérieuses et fantomatiques, comme un piano mécanique qui jouerait une berceuse décalée et sarcastique, lumineuse et profonde.

Voilà en bref tout ce qui attend les auditeurs de Grand Tour. Des musiciens variés avec des histoires variées se réunissent pour réaliser des pièces toutes aussi variées... Mais il reste des choses communes, comme l'importance du piano, la volonté d'explorer de nouveaux territoires sonores et de nouvelles formes d'écriture. Ces musiciens ont évolué différemment mais parallèlement comme je le disais plus haut. Il reste de nombreux intérêts partagés, des esthétiques parfois proches, des volontés et des approches similaires, et c'est tout ce que ce disque traduit. Grand Tour présente beaucoup de musiciens, des interprètes, des compositeurs, des occidentaux, des européens de l'est, qui ont longtemps été séparés par l'histoire, par la géographie, mais qui ont évolué sur des territoires communs. Grand Tour présente les différences et les similitudes entre ces musiciens, ce qui les sépare comme ce qui les réunit, c'est le résultat d'une réunion, après des années d'absence, d'une histoire musicale commune et lointaine. Hautement recommandé.


JOHN TILBURY / ZYGMUNT KRAUZE - Grand Tour (CD, Bôłt, 2016) : http://boltrecords.pl/5,polish-oldschool/105,tilbury_krauze_grand_tour,en.html


Mei Zhiyong - Live in Switzerland

Je me rappellerais certainement toujours le premier concert de Dave Phillips que j'ai vu, tout comme le premier disque que j'ai écouté de lui. Ca fait partie de ces expériences qu'on oublie difficilement, de ces émotions intenses qui nous suivent pendant un bon bout de temps. Mais je n'ose même pas imaginer l'intensité d'un concert de dp, si celui-ci est précédé d'une performance de Mei Zhiyong, ce jeune artiste chinois qui fait dans le harsh noise organique et explosif, au-delà des effets psychoacoustiques et cathartiques.

Ce Live in Switzerland documente deux concerts lors d'une tournée européenne en compagnie de dp. Deux concerts d'une intensité, d'une puissance et d'une énergie hors du commun. Mei Zhiyong fait du harsh noise, il ne cherche pas à faire quelque chose d'original, il fait ce qu'il sait faire, mais il tient - il semblerait - à le faire à la perfection. Il prend des micros, il gueule, il fait des larsens, il boucle sa console et ses pédales, il fait du bruit, du bruit qui crisse, toujours plus fort, toujours plus violent, toujours plus harsh et organique. Ca fait plusieurs années que je n'écoute plus trop de harsh, que je me lasse de cette intensité surfaite, et pourtant, ce disque me retient.

J'aurais du mal à dire ce qui distingue ces Live d'autres performances harsh, mais il faut bien dire que Mei Zhiyong tient quelque chose. Quand on écoute ce disque, on éprouve le même plaisir que l'on peut ressentir à l'écoute des premières expériences improvisées ou bruitistes/indus, que ce soient les premiers disques d'AMM, de Nurse With Wound ou de SPK, aussi bien que le dernier live de Coltrane. Mei Zhiyong explore effectivement des territoires bruitistes, extrêmes, mais avec fraîcheur. C'est orgiaque, organique et décomplexé, comme les musiques improvisées peuvent l'être, mais aussi intense, brutal, chaotique et radical comme le sont les meilleures expériences bruitistes, industrielles et noise.

Avec ses murs abrupts, ses découpages inattendus et ses excursions vocales, Mei Zhiyong nous livre ici une expérience extrême et fraîche de harsh aux couleurs nintendo : comme une partie d'Invaders vu à travers les yeux d'un autiste. Une orgie de larsens et de bruits, au service d'un corps qui hurle et invoque tout ce qu'on peut invoquer.


MEI ZHIYONG - Live in Switzerland (LP, aussenraum, 2016) : http://aussenraumrecords.com/


Sarah Hennies - Orienting Response (Cristian Alvear)

Orienting Response a de quoi étonner. Pour commencer, rien que l'objet, une cassette sans fin dans un boîtier en bois, laisse songeur. Mais Orienting Response, c'est aussi la première composition de Sarah Hennies que j'entends où cette dernière ne participe pas à la réalisation, et c'est la première pièce sans percussions, pour guitare seule. Habituellement, tout son travail d'écriture repose sur les dynamiques et les textures propres aux percussions, avant même de s'intéresser aux strutcures ou à d'autres éléments, et en tant que percussionniste, elle a toujours participé à la création de ses pièces (du moins celles que j'ai entendu pour le moment). Mais cette fois, il s'agit d'une pièce commandée par le guitariste chilien Cristián Alvear (dont on a déjà pu entendre quelques excellentes réalisations des plus grands membres de Wandelweiser : Pisaro, Beuger et Frey).

Orienting Response  est une pièce divisée en six parties de différentes longueurs où l'instrumentiste explore un mode de jeu de manière répétitive et minimale. Ca peut être une note attaquée fortement et dont la résonance remplit l'espace, un accord répété de manière rapide et augmenté de quelques notes qui viennent enrichir la matière harmonique, des plages très aérées, d'autres très envahissantes et fortes, etc. Au début, il y a une évolution, une continuité entre les parties, et au fur et à mesure de l'écoute, on perd le fil et la structure perd du sens. C'est quand cette structure perd du sens que Orienting Response gagne en intérêt. Quand il n'y a plus que le son, quand on n'entend plus qu'une exploration sonore minimale mais extrêmement riche.

Alors, on se rend compte que Sarah Hennies n'a pas seulement composé une pièce pour guitare, mais qu'elle a composé une pièce pour guitare qui explore les mêmes thèmes que ses pièces pour percussions. Elle explore également les attaques, le timbre propre au nylon des cordes quand elles sont pincées, les spectres harmoniques créés par les répétitions et les accidents, la manière dont les résonances remplissent et vident l'espace, similaire à la manière dont les répétitions remplissent et obscurcissent la mémoire. Le temps n'a plus vraiment court, et se trouve dilué comme l'espace dans cette pièce. On ne sait plus quand est-ce que ça a commencé, ni si ça peut se finir, on ne sait plus très bien d'où vient le son, s'il est fort ou si nous sommes plus près, s'il est faible ou si l'espace s'est agrandi.

La beauté de cette création est d'avoir su produire ces sortes de flous temporels, spatiaux, et sonores. Le temps, l'espace, ainsi que l'instrument sont comme effacés, dilués, et noyés dans la structure qui les porte, avec très peu de moyens. Il ne s'agit plus de jouer de la guitare, sur telle durée, de telle manière. Il s'agit de produire des séquences sonores uniques qui créent comme des bulles de son enrichies. Des sonorités éclatées, riches, denses, et profondes, à partir de moyens réduits, sont au service d'une structure simple et minimale qui éclate le temps et brouille les frontières spatiales à travers ces sonorités géniales.


SARAH HENNIES / CRISTIAN ALVEAR - Orienting Response (Cassette, Mappa, 2016) : https://mappa.bandcamp.com/album/sarah-hennies-orienting-response


Dominic Lash, Patrick Farmer, Tim Feeney - Performance

Souvent, en regardant simplement la liste des musiciens, des compositeurs, et le label, on peut se faire une idée assez précise de ce que l'on va entendre. Certains en jouent et c'est ce qui fait leur charme, d'autres essaient d'échapper à ces attentes et y arrivent, d'autres se noient dedans et deviennent lassant. Quand j'ai reçu ce disque, je me suis tout d'abord imaginé une improvisation électroacoustique minimaliste en voyant la réunion de Dominic Lash, Patrick Farmer et Tim Feeney, puis je me suis encore imaginé autre chose, quelque chose de plus radical ou de plus silencieux en voyant que les deux duo auxquels participe Dominic Lash sont en fait des compositions de Manfred Werder et James Saunders, mais jamais je n'aurais imaginé ce qui m'attendait en écoutant ce disque pour la première fois.

Performance débute avec une pièce monumentale et monolithique réalisée par Dominic Lash et Patrick Farmer. Il s'agit d'une composition de Manfred Werder, intitulée 2 ausführende seiten 419-424, et réalisée à l'aide d'un dispositif de téléphones mobiles et de sinusoïdes. Je considère ce compositeur comme un des plus extrêmes du collectif wandelweiser, un de ceux qui creuse le plus loin la sculpture du silence et les environnements sonores les plus quotidiens et monotones, souvent sur des durées très longues. Et je m'attendais donc à une de ces pièces radicales et très longues où l'on entendrait au maximum deux trois sinusoïdes et quelques bruits anodins. Pourtant, non. C'est radical, long et monotone, mais d'une toute autre manière. Lash et Farmer ont fait de cette pièce un mur de bruit blanc monolithique et immuable de 45 minutes, un mur pas énorme, mais constant et brutal, constamment percé par une sinusoïde aigüe et incessante. C'est dur au début, agressif et fort, jusqu'à ce que ce bruit fasse partie intégrante de notre environnement, et qu'on se laisse bercer par cette violence apocalyptique. Cette performance laisse un arrière goût de violence et de tourmente, mais aussi, paradoxalement, d'intimité et de douceur, on finit par se faire à cette agression comme aux environnements urbains les plus durs, on l'intègre et la digère pour finalement se noyer dedans et l'apprécier pour ce qu'elle est : une forme sonore riche, continue et constante, travaillée méticuleusement et précisément par un marteau sinusoïdale qui peint des couleurs et des formes mouvantes.

La suite du disque ne laissera personne sur sa faim et est tout aussi étonnante. Fini le "dispositif électronique", et retour aux instruments avec le duo Dominic Lash et Tim Feeney (du groupe Meridian), respectivement à la contrebasse et à la grosse caisse, pour la réalisation de deux compositions de James Saunders superposées : overlay 1 et 2. Chacune de ces pièces est basée sur des séquences continues et répétitives, très simples et semblables, sur un tempo fluctuant et flottant : une séquence d'un léger roulement, d'un glissando ou deux marqué par un court silence, etc. Mais encore une fois, ce n'est pas tant la composition qui m'intéresse ici que la réalisation extraordinaire. Lash et Feeney explorent les extrêmes de leurs instruments, et vont en chercher les textures les plus graves. Les cordes comme la peau de la grosse caisse semblent aussi laches et relachés que le tempo et le rythme de ces séquences. Le duo tourne autour de phrases abyssales, pachydermiques. Elles avancent lentement et surement avec une gravité hors du commun. La route tracée par Saunders est piétinée par le duo, piétinée par une masse sonore nouvelle, noyée dans un flot de textures inattendues et de mélodies primitives et archaïques. La lenteur, la continuité, les éclats de lumière dans l'obscurité moite, la détermination : tout nous ramène à un monde abyssal et nous fait penser à des profondeurs sonores rarement explorées, rarement entendues, et de fait : surprenantes. Mais au-delà de l'aspect frais de ces textures, c'est la beauté de ces phrases simples et répétitives qui nous aspirent dans cette pièce. En quelques notes, Lash et Farmer nous clouent à la platine avec leur obstination et leur précision. Les séquences se superposent à merveille pour former une masse vivante et organique, une masse magnifique qui avance avec majesté, fierté, et beauté. Recommandé.


DOMINIC LASH with PATRICK FARMER & TIM FEENEY - Performance (CD, Rhizome.s, 2016) : http://rhizome-s.blogspot.fr/2016/01/dominic-lash-with-patrick-farmer-and.html


Essential Listenings #50





Compositions de Cornelius Cardew, Terry Riley, Tomasz Sikorski, Christian Wolff, Zygmunt Krauze, réalisées par John Tilbury, Zygmunt Krauze, Szábolcs Esztényi, et Hubert Zemler aux piano et percussions.
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Axel Dörner (trompette), Pierre-Antoine Badaroux (saxophone), Joel Grip (contrebasse) et Antonin Gerbal (batterie) jouent Fats Navarro, Herbie Nichols, Bud Powell et autres standards bop version libérée.
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John Tilbury (clavicorde), John Lely (électronique) et Dirar Kalash (oud) : improvisations et compositions de John Lely ou Christian Wolff.
another timbre
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Composition de Jean-Luc Guionnet réalisée par l'ensemble dedalus. Avec Cyprin Busolini, Deborah Walker, Vincent Bouchot, Eric Chalan, Christian Pruvost, Thieery Madiot, Didier Aschour. Enregistrement (par Jean-Luc Guionnet) de la création où les instrumentistes sont dispersés dans différentes pièces plus ou moins écartées du public.
potlatch
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John Tilbury : piano, Derek Bailey : guitare. Collaboration posthume entre deux légendes de la musique expérimentale britannique.
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Ryoko Akama, Ko Ishikawa, Bruno Duplant - 2 compositions

En 2013, Bruno Duplant m'avait demandé de participer au projet presque rien, un hommage au chef d'œuvre de Luc Ferrari qui réunissait plusieurs dizaines de musiciens. Parmi eux, on pouvait retrouver Ryoko Akama, qui allait par la suite continuer à collaborer avec Duplant à plusieurs reprises, en duo ou avec d'autres musiciens, sur plusieurs CD et cassettes. Trois ans plus tard, en compagnie de Ko Ishikawa, Bruno Duplant et Ryoko Akama signent certainement une de leurs collaborations les plus abouties en réalisant 2 compositions.

Les deux partitions de Ryoko Akama, réalisées spécialement pour ce trio, sont principalement basées sur des textes et des graphismes. Elles s'intéressent aux structures ouvertes, à l'espace qui sépare chacun des musiciens, et à toutes les possibilités offertes par l'indétermination propre aux compositions minimalistes, des possibilités décuplées par la séparation entre ces musiciens qui ne se sont pas enregistrés ensemble. L'instrumentation est également prise en compte dans ces pièces qui mélangent habilement les variations microtonales du sho, la profondeur de la contrebasse et la délicatesse des sinusoïdes.

Dans le fond, ces 2 compositions ressemblent à beaucoup de publications actuelles, fortement influencées par wandelweiser, le mouvement onkyo et le réductionnisme. Il s'agit uniquement de longues notes tenues, jouées plutôt à tour de rôle sur la première pièce, ou à deux, et simultanément sur la seconde, et bien sûr :  séparées par des silences. On pourrait s'attendre à quelque chose de monotone et redouter une impression de déjà entendu. Mais non. Enfin, ça ressemble effectivement à de nombreux disques récents, mais ce trio possède une élégance qui lui est propre et il se démarque par une touche délicate et flottante.

Ces deux improvisations structurées, ou compositions ouvertes, sont réalisées de manière sensible et poétique, jouant sur des intervales harmoniques et des phrasés doux. Elles jouent comme des berceuses, des invitations à une flânerie poétique, ou une traversée onirique d'un espace sonore imaginaire et accueillant. Le timbre de la contrebasse est dur et caverneux, mais aussi doux et calme, celui du sho lumineux et ouvert, mais aussi strident à certains moments, les sinsusoïdes sont discrètes et élégantes, et le tout forme deux pièces qui avancent dans des territoires inattendus et mouvant. Ce sont deux pièces progressives et continues qui explorent des espaces variés et riches, avec simplicité, élégance, douceur et calme.


RYOKO AKAMA, KO ISHIKAWA, BRUNO DUPLANT - 2 compositions (CD, Meenna, 2016) : http://www.ftarri.com/meenna/990/index.html


Essential Listenings #49

Pour accordéon et cymbale.
rhizome.s
bandcamp

Deux pièces : une de Manfred Werder (wandelweiser) version HNW par Dominic Lash et Patrick Farmer (téléphones portables et sinusoïde), et une de James Saunders version instrumentale et pachydermique, par Dominic Lash (contrebasse) et Tim Feeney (tom basse).
rhizome.s
bandcamp

dancing wayang
soundcloud

Rodrigo Amado : saxophone ténor / Miguel Mira : violoncelle / Gabriel Ferrandini : batterie
not two
bandcamp

Marc Baron - Un salon au fond du lac

Un salon au fond du lac est le titre du dernier solo de Marc Baron, après Hidden Tapes et Carnets, parus sur Potlatch et Glistening Examples. Le titre est évocateur et annonce assez bien la couleur de ce qui attend les auditeurs : au-delà des citations poétiques, c'est un voyage intime et sonore dans des contrées inconnues et immersives, surprenantes et inattendues.



Bizarrement, si Marc Baron était toujours saxophoniste, on ne dirait pas à chaque sortie qu'il utilise encore  son saxophone alto, et pourtant, maintenant qu'il fait de la musique électroacoustique, j'ai du mal à commencer à écrire sans évoquer le fait qu'il utilise toujours un dispositif analogique basé principalement sur des bandes magnétiques. Bien sûr, n'importe quel instrumentiste ou compositeur ne pourrait pas faire la musique qu'il fait en utilisant un autre instrument, ou un autre outil, mais ça paraît encore plus vrai dans le cadre de la musique de Marc Baron, qui est en grande partie construite sur la condition physique des matériaux (bandes) utilisés.

Les structures et les compositions présentées sur ce nouveau solo sont fondées sur le collage, le cut-up, et il y a certainement des liens à faire avec les poètes surréalistes, avec Rimbaud ou les dadaïstes, mais ce ne sont  pas tellement ces méthodes qui font le véritable intérêt des compositions électroacoustiques de Marc Baron. Le plus intéressant réside dans le contenu plus que dans la forme, dans la manière d'explorer plus que dans la manière d'agencer ces explorations.

Dans ces trois pièces de 2014, des field-recordings ordinaires et naturalistes se mêlent à des sons synthétisés, des bandes musicales décomposées s'assemblent à des bruits bruts. L'intérêt de tout ça : créer une zone d'indétermination où le bruit n'est pas plus musical que la musique n'est abstraite. Marc Baron nous invite à traverser un monde sonore unique et inédit fait de dégradation, de décomposition, de synthèses sonores floues, de musicalité concrète et d'enregistrements abstraits. Chaque vignette sonore possède son langage, ses émotions, son ambiance et son univers ; chaque vignette, qu'elle soit contrastée, floue, claire, sombre, granuleuse, courte, longue, concrète, musicale, réelle, ou imaginaire, évoque quelque chose d'unique, quelque chose qui nous fait avancer toujours plus dans des territoires sonores inédits.

La construction est parfois continue, parfois découpée brutalement, le contenu peut être très réaliste ou complètement abstrait. On ne sait jamais où on va arriver, si nous aurons des repères ou si Marc Baron va une fois de plus nous inviter à visiter des contrées obscures et inconnues.  Et la magie de ces pièces ne réside pas cette construction, mais dans cette incertitude. Le voyage dans le salon ou dans le fond du lac n'est pas seulement beau de par sa construction ingénieuse, fluide et précise, il est magnifique de par son incertitude et son talent à créer des espaces sonores ambivalents.


MARC BARON - Un salon au fond du lac (CD, Potlatch, 2016) : http://www.potlatch.fr/records/316/main.html